Soigner mieux en polluant moins
Carine MILCENT
Directrice, CNRS
Professeur, PSE
Pénuries de médicaments, explosion des déchets hospitaliers, montée des résistances aux antibiotiques et pression pour décarboner le système de santé : notre manière de produire et consommer les médicaments n'est plus soutenable. Dans ce contexte, la vente à l'unité revient sur le devant de la scène. Ce simple ajustement logistique symbolise un changement plus profond : mieux gérer les stocks, prescrire plus pertinemment et réduire l'empreinte environnementale. L'enjeu : soigner mieux, tout en polluant moins.
Une part importante des médicaments distribués n'est jamais utilisée et finit à la poubelle, aggravant parfois les pénuries. La vente à l'unité permet d'ajuster les quantités aux besoins réels des patients et d'améliorer l'efficience de la chaîne d'approvisionnement. Son application nécessite toutefois adaptations et réflexion sur ses impacts organisationnels.
Dans les hôpitaux, les traitements sont déjà délivrés au plus près de la prescription, avec des renouvellements réguliers. Pourtant, même ce modèle ne supprime pas totalement le gaspillage : médicaments périmés, produits non utilisés, solvants, réactifs et déchets infectieux et de déchets du quotidien s'accumulent, révélant l'urgence de repenser la gestion des produits de santé.
Le besoin médical n'est pas un « désir » : il découle de l'état de santé, même si la perception individuelle peut être trompeuse. La surconsommation d'antibiotiques, par exemple, offre un soulagement immédiat, mais nourrit la résistance bactérienne et fragilise l'efficacité des traitements pour tous. Dans un contexte de ressources limitées, chaque prescription inutile peut priver d'autres patients d'un traitement indispensable.
La prise en charge évolue avec l'« hôpital hors les murs » : les actes techniques se concentrent dans les établissements, tandis que la majorité des soins se poursuit à domicile. Cela complique le suivi de l'usage réel des médicaments, rendant d'autant plus crucial un ajustement précis des quantités délivrées.
Au-delà de notre patrimoine génétique ou de nos modes de vie, notre santé se façonne par l'environnement dans lequel nous vivons. Regroupés sous le concept d'exposome, l'air que nous respirons, les substances chimiques qui nous entourent ou que l'on absorbe, le stress ou encore le bruit influencent profondément notre état de santé. Soigner les individus ne suffit plus ; il faut aussi prendre soin de leur environnement.
La pollution numérique constitue un angle encore mal connu. Les hôpitaux produisent et stockent des volumes massifs de données (imagerie, dossiers médicaux, vidéos, télémédecine), nécessitant des serveurs énergivores, consommateurs de matériaux rares et générateurs de déchets électroniques. La multiplication d'entrepôts de données des hôpitaux amplifie cette empreinte. Réduire cette pollution demande de mieux articuler outils nationaux et infrastructures locales, et d'instaurer une véritable culture de sobriété numérique.
Ainsi, la vente de médicaments à l'unité s'inscrit dans une démarche globale : réduire le gaspillage, ajuster les traitements aux besoins réels et intégrer l'impact environnemental du système de santé. Consommer un médicament commence par sa production. Aujourd'hui, la dépendance à l'externalisation limite notre capacité à promouvoir des pratiques durables. Réfléchir à la distribution des médicaments ne doit pas évincer l'enjeu majeur : relocaliser, décarboner et responsabiliser l'ensemble de la chaîne de production.

